Thérèse Plantier in Possibles n° 18, mars 2017

Thérèse Plantier, La Double
reprise de Possibles n° 5, 2ème trimestre 1976

Thérèse plantierQuelquefois, à la veillée, nous comptons nos renoncements, nous les marquons à la suie sur les parois des grottes où personne n’entrera plus pendant des millénaires. Le sang s’écaille et s’effrite. Pour les mélanger aux graisses de viandes rituelles, nous préférons utiliser la poussière, nos os calcinés. Dès lors dessinons-nous ces signes, points, graphiques, dont la géométrie défiera les hommes à venir. Lance sur mes genoux le filet de la chevelure, capture-moi et charme aussi les chauves-souris dont les lentes girations moirent les veines du néant. Seules dans cette caverne parachutée par la nuit, comptons le silence, sans remuer les lèvres. S’égrènent ton adolescence, mes raz-de-marée, nos subterfuges, leurs bombardements. Les voici, répandus sur le sol raboteux. Les voici, renversés par l’hermétique douceur de tes paumes. Nous tâtonnons dans un fouillis d’années. Nous ne connaîtrons pas le jour, ses floraisons. Nous n’écrirons avec les plumes d’aucun oiseau. Tu as traîné tes doigts sur le roc refroidi par les pluies infiltrées, tu as pénétré de tes seins la glaise qui en conservera empreinte et souvenir. Le sol superficiel où s’agenouillaient les arcs-en-ciel s’est retourné comme un gant pour montrer la couleur intime des saisons. Cachées, nous dénombrons les déluges et les incendies que la sonnerie aquatique signale. Nous qui nous en tenions sagement aux catastrophes personnelles, au troussage des bienséances, aux décapitations, à la mise en conserve d’enfants aplatis, aux crimes mineurs, nous gravons dans les fibres de la terre l’énorme profil du vrai monstre. Ne vos-tu pas que le scandale est le visage de la pitié ? Ne comprends-tu pas que la contrainte ne doit jamais s’exercer à distance ? Entre le faux crime et le vrai crime, il y a l’épaisseur d’un homme-femme. Approche-toi, je ne peux pas crier. Je t’aiderai à distinguer car, si j’étais partie de rien, toi, tu croyais, tu étais femme. Viens que je t’insuffle ce qu’ils nomment virilité, viens que je trace avec tes os ton nom sur les nouvelles tables, le souffle prophétiue emmêle mes cheveux, de l’avenir et du passé j’ai tressé une corde dont je te lie à mes genoux pour ne pouvoir désormais avancer sans te traîner, ensanglantée, mon double !

Thérèse Plantier, Mémoires inférieurs, 1966, réédition avec La Portentule, SGDP, 1978
cette mise en ligne n’aurait pu se faire sans l’aimable autorisation de Christophe Dauphin



Thérèse Plantier, 1911-1990, présente au sommaire du n° 11 avec des extraits de La Loi du silence, 1975, a publié une dizaine d’ouvrages. Christophe Dauphin lui a consacré un beau n° de sa revue Les Hommes sans épaules, en 2013.


Poète invitée : Anne Fontaine —>

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